La transat d'Audélie

Samedi 23 novembre de bon matin, je prends un aluguer pour Espargos avec le cyber-café comme destination afin de mettre à jour le site avant de partir. Transfert des données sans problème quoique un peu lent, puis retour à Palmeira où j'achète du pain avec nos derniers Escudos cap-verdiens.

Un tour du mouillage en famille avec l'annexe pour dire au revoir à tous nos amis, et corvée de rangement. Dégonflage et pliage de l'annexe, rangement intérieur et extérieur. Vers 15 h, nous relevons l'ancre et partons pour passer la nuit dans un mouillage voisin de 5 Miles. Nous sommes ravis de quitter notre emplacement de mouillage à cause du bateau coulé qui se trouve à quelques mètres de notre arrière. Une petite heure de moteur plus tard nous jetons l'ancre dans la grande baie de Murdeira où un seul bateau est au mouillage. Un vent soutenu oblige à bien vérifier le mouillage qui ne crochera correctement qu'au deuxième essai.

Valérie profite de l'eau limpide pour plonger avec grattoir et éponge refaire une beauté à notre ligne de flottaison qui commence à en avoir bien besoin depuis notre dernier carénage du mois de mai.

Toujours le même paysage lunaire nu de végétation, la baie bordée d'une étroite plage de sable clair est un peu sinistre. Le vent assez violent nous regroupe dans le carré, Emilie et Claire bouquinent, Valérie met à profit ces dernières heures d'immobilité pour préparer une quiche et un flan pâtissier. C'est à 8 h le lendemain que nous levons l'ancre pour notre traversée de l'Atlantique.

Au menu donc : 2 140 Miles, soit une estimation de 18 jours à une moyenne de 5 Noeuds que nous avons tenue sans problèmes jusqu'ici. Arrivée prévue le jeudi 11 décembre à La Barbade.

Je ne vais pas raconter cette traversée de manière chronologique, le paysage n'a pas beaucoup varié, nos activités quotidiennes non plus.

La première semaine a été conforme aux prévisions, vent de Nord-Est de force 5 à 6 nous poussant à 5/6 Noeuds grand largue avec deux ris dans la grand-voile et le génois roulé à moitié.

Les filles n'ont pas le mal de mer, et les cours du CNED ont repris, jamais faciles, et sans bonne volonté affichée. Valérie gardera durant cette semaine un état légèrement nauséeux, pas un vrai mal de mer, plutôt une gêne permanente ; gêne accentuée par la prise d'une magnifique daurade coryphène dont la préparation et le nettoyage du bateau qui ont suivis a augmenté sa sensibilité aux odeurs. Du coup, nous décidons d'interrompre la pêche jusqu'à ce que l'envie de poisson lui revienne. Cet état nauséeux disparaîtra au bout d'une semaine.

Nous avons plutôt du beau temps pour commencer suivi par quelques jours de grisaille, voire de pluies fines.

Audélie taille sa route sur une bonne houle atlantique qui nous fait rouler et chacun s'accommode des mouvements. Le plus dur est de trouver le bon endroit et la bonne position pour dormir. Avec ces allures portantes, le bateau ne s'équilibre pas sur un côté et roule autant sur bâbord que sur tribord, et se caler n'est pas évident, Valérie s'est installée dans la cabine arrière et comme la couchette est grande, elle peut s'y coucher dans n'importe quel sens. Je me suis installé pour ma part dans la couchette bâbord du carré qui a la bonne largeur pour que je me cale des deux cotés. Les filles ont très vite décidé de regagner leur cabine à l'avant et s'y font des cabanes en utilisant tous les paréos du bord, elles y passent des heures malgré une température supérieure à 30°.

Dès le début de la deuxième semaine, le vent faiblit et la moyenne d'Audélie chute, ça ne m'inquiète pas particulièrement, et je pense que très vite l'alizé va revenir. Quelques jours plus tard, le vent ne souffle toujours pas bien fort, et un matin où j'écoute le bulletin donné par RFI d'une oreille distraite, Arielle Cassim, la responsable météo parle d'une tempête tropicale nommée "Odette" dont elle donne la position. Je suis tellement saisi que je n'entends pas bien les coordonnés qu'elle donne, j'ai bien compris qu'elle est sur le 16ème parallèle (nous aussi !) mais n'ai pas entendu le méridien. Les prévisions n'annoncent que des vents faibles pour notre zone.

Super ! Peu de vent ici, et Odette qui se balade dans le secteur. C'est d'autant plus désagréable que la saison des cyclones devrait être terminée. Etre au milieu de l'Atlantique, avec des vents faibles se révèle une épreuve pour les nerfs. En effet, la moyenne quotidienne s'effondre, et nos réserves en carburant sont dérisoires vues la distance à parcourir. Je me contente de faire tourner le moteur le temps nécessaire pour maintenir une moyenne de 100 Miles par jour.

Le lendemain, la stratégie d'écoute de la météo a changée, papier et crayon sont de sortie, ainsi que le magnétophone pour l'enregistrer. Odette est toujours sur le 16ème parallèle, au beau milieu de la Mer des Antilles, et elle a même gagné un peu vers l'Est, soit vers nous. Par contre pour nous, toujours pas de vent.

Décision est prise de piquer au Sud pour limiter les dégâts au cas où nos routes se croiseraient, toutefois, il semble qu'Odette doive monter vers le Nord. Bilan : une autre journée passée à se traîner à une vitesse misérable et en plus dans une direction qui n'est pas la nôtre !

La météo suivante (le lendemain donc) nous annonce qu'Odette a commencé très légèrement à monter vers le Nord, elle est en plein sur Porto Rico. La menace semble donc s'éloigner de nous. Nous reprenons notre route à la vitesse de l'escargot (genre fin de journée méditerranéenne quand vous êtes à 500 mètres du port et que bien que les voiles pendent, rien ne vous presse de rentrer). La partie Nord des Alizés est une succession de coup de vents et la partie Sud où nous sommes n'est que calmes et vents faibles. Comme le dit Arielle Cassim : "Il ne fait pas bon traverser l'Atlantique en ce moment".

Les journées continuent a osciller entre quelques heures de moteur et brises faibles. Le spi est hissé, les voiles mises en ciseaux, les réglages peaufinés, et les moyennes ne montent pas pour autant. Après quelque jours, il faut bien commencer à revoir les dates d'arrivée à la hausse, pas bon pour le moral tout ça !

Quelques zones de calmes plats dureront même plusieurs fois 12 heures nous obligeant à naviguer au moteur pour ne pas rester entièrement immobile travers à la houle. Je compte et recompte les heures moteurs dont je dispose encore, et plus les jours passent, plus je me dis que viendra le moment où il faudra bien rester plantés là en attendant le vent.

Encore a 300 Miles de La Barbade où nous sommes arrivés à gérer moteur et voiles alternativement, et que si le vent s'était maintenue nous serions déjà arrivés, la météo de RFI tout en nous confirmant une faiblesse du vent dans notre zone, annonce un renforcement de Odette (nous ne sommes plus concernés, elle est trop au Nord) et l'arrivée de Peter, une nouvelle dépression tropicale, cette fois ci aux îles du Cap-Vert. Bref, la situation météo est totalement perturbée, et les alizés ne sont installés nulle part. A la limite, nous avons de la chance, nous sommes passés au travers de toutes les dépressions et tempêtes grâce à notre route Sud !

La vie des navigateurs continue, nous pourrons dire que nous aurons eu une traversée de l'Atlantique atypique, certains se plaignent d'un alizé trop musclé, nous nous aurons dû gérer une faiblesse des vents (force 2 à 3 en moyenne) pendant 15 jours.

Valérie ne s'en remet pas : "Tu comprends, moi, on me dit année sabbatique, croisière vacances quoi, et je me retrouve sur un stage commando, c'est plus du tout "La croisière s'amuse" mais le tournage de Kho Lanta sans même pouvoir se faire sortir du jeu par anticipation. Un aperçu des épreuves :

- La pêche : la daurade qui vous fixe de son oeil humide dans ses derniers soubresauts alors qu'on achève de lui trancher la tête, le sang qui macule tout le cockpit et dont l'odeur fade mais tenace est accrue par le soleil.

- La vaisselle : épreuve de haute voltige (garder son équilibre sans les mains) et de stratégie car il faut contrôler le niveau de l'eau dans l'évier pour ne pas que son contenu se répande au sol dans un coup de roulis et procéder pour chaque ustensile successivement en 4 étapes (lavage, rinçage, essuyage, rangement) avant de passer à l'assiette suivante, en effet l'évier n'a qu'un seul bac et la surface égouttoir adjacente constitue une rampe de lancement à décollage immédiat et atterrissage aléatoire... Et bien sûr, la vaisselle est faite à l'eau de mer, et reste donc poisseuse, les torchons rapidement nauséabonds doivent être lavés fréquemment (à l'eau de mer of course !).

- La cuisine : elle doit se faire chaussé et vêtu d'un pantalon de ciré pour se protéger des éventuelles projections d'eau bouillante, je rappelle qu'il fait 30° dans le carré avant utilisation du four ou du réchaud, c'est court bouillon pour le poisson et hammam pour le cuistot !

- La nuit, enfin c'est privation de sommeil : 21 h - minuit pour mon premier quart, Olivier prend le relais pour 3 heures de veille. Au milieu de l'Atlantique contrairement à la Méditerranée, le passage du relais est plutôt laconique : "A plus tard, je me couche". Et une fois couchée, d'abord faire son nid sans perdre de temps et ensuite c'est l'abrutissement total pour 3 heures avant le rappel sur le pont. On se croise "A plus tard" et le 2ème quart commence, le plus dur on a déjà goûté au bonheur de dormir mais ça a était si court ! Pour ne pas sombrer dans les bras de Morphée en fraude : la lecture mais quand on se surprend à s'effondrer le nez au milieu du bouquin, il reste le walkman à fond en choisissant un répertoire tonique, pour les situations graves de léthargie il ne reste plus qu'à s'installer dehors à veiller les poissons volants après avoir crocheté le harnais.

Pour ceux que ça intéresse, Valérie est prête à continuer le descriptif des joies quotidiennes sur un petit voilier sans vent qui bouge tout le temps au milieu de l'Atlantique.

Vers la fin de la traversée, nous apercevons un voilier qui nous appelle par radio, il est en panne de moteur depuis le départ, parti depuis 19 jours (16 pour nous à ce moment là), n'a presque plus de batterie, mais le moral semble bon. On se donne rendez-vous à La Barbade, c'est un équipage suisse qui nous expliquera quand on se retrouvera qu'il vient d'acheter le voilier au Cap-Vert et que c'est leur premier voyage en bateau.

Vendredi 12 enfin, vers 10 h, La Barbade apparaît, le moteur est en route depuis 6 h du matin pour nous faire arriver avant la nuit. A quelques miles de l'arrivée, un groupe de dauphins nous accompagne un bout de chemin, la dernière fois que ces charmants compagnons nous ont escorté, c'était au large de Sal. Peut-être ont-ils apprécié les chants de Noël dont la radio FM diffuse en continu et intégralement le répertoire international qu'on n'imaginait pas aussi riche ! A 17 h l'ancre tombe en baie de Carlisle, à Bridgetown. On refait le coup d'Espalmador, et au troisième mouillage où l'ancre Kobra décroche, je réinstalle l'ancre FOB, définitivement ce coup-ci !. Elle croche au premier coup.