Ne me demandez pas pourquoi je pars
par St
éphane Demerliac à bord du Mactire (Novembre 2002)Lorsque j'ai annonc
é officiellement au bureau que je les quittais pour aller naviguer sur mon voilier, la première réaction de mes collègues a été de penser que je prenais une année sabbatique, une année de vacances. Lorsque je leur ai dit que je partais pour un minimum de trois ans, ils m'ont demandé si j'allais faire le tour du monde. J'ai eu du mal à leur répondre. J'ai juste pu leur dire que le tour du monde, dans le sens où ils l'entendent, dans le sens d'un voyage planifié avec des routes, des escales et des dates de passage définies, n'était pas mon but. Sur leur insistance, j'ai commencé à énumérer un certain nombre des lieux où je souhaite aller, un certain nombre de mers où je souhaite naviguer. Ils se sont alors dit que trois ans étaient probablement un peu court et qu'il y avait peut être autre chose que la simple envie de prendre de longues vacances.N'ayant pas réponses satisfaisante à leurs yeux sur le but des navigations que j'envisage, ils m'ont alors demandés pourquoi je pars. Et là je me suis senti mal, je n'ai pas pu leur répondre. J'ai bien sûr décrit le plaisir d'être en mer, de naviguer, de découvrir d'autres gens, d'autres cultures, etc. Je n'ai pas pu leur expliquer ce qui me pousse. Le sais-je moi-même? Pourtant, si c'est une question qu'ils se posent, c'est probablement qu'elle mérite d'être poser et que j'essaye d'y apporter une réponse.
Je n'ai pas pu leur dire que trois ans étaient simplement une durée que j'avais annoncé pour dire que ce serait long mais que cela n'avait aucune valeur d'engagement, que cela pourrait me prendre trois ans, six ans, dix ans ou plus, que je ne comptais pas en année, que la durée n'avait pas d'importance en soit. La seule chose qui compte est le plaisir que j'y prendrais, l'envie de continuer à vivre cette vie. Si un jour je n'en ai plus envie, je m'arrêterai. Est-ce que j'aurais fais le tour du monde à ce moment là, est-ce que j'aurais été partout où j'ai envie d'aller, est-ce que j'aurais vu tout ce que je veux voir? Je n'en sais rien et cela n'a pas d'importance. J'aurai essayé de profiter le plus possible de ce que j'aurais vécu et c'est le principal.
Je n'ai pas pu leur dire que les escales que je leur ai énumérés ne sont que des idées actuelles, pas vraiment des buts, peut être juste des envies, un cadre pour essayer d'envisager quelque chose. Le but n'est pas d'aller dans un lieu précis, il est d'aller quelque part. Là où je me sentirai bien. Qui peut, à l'heure actuelle, dire où ce sera? Le verbe aller est capital, le trajet est probablement aussi important que les lieux de départ et d'arrivée
Je crois que les voyageurs, comme les artistes, sont en quête d'inspiration. Qu'ils recherche quelque chose qui leur permettent de continuer à vivre, de continuer à évoluer en mélangeant ce qu'ils sont avec ceux qu'ils rencontrent, ce qu'ils reçoivent des autres, de leurs cultures, de la façon dont ils vivent. Ils s'imprègnent de ce qu'ils reçoivent et deviennent vraiment eux-même en s'éloignant de ce qu'ils croyaient être.
Il peut arriver que leurs projets prennent une autre tournure que ce qu'ils imaginaient au départ et cela n'a pas d'importance, au contraire. Vouloir visiter la Méditerranée et ce retrouver en train de remonter la Mer du Nord, partir pour les Kerguelen et arriver aux Seychelles. Finalement, ce n'est pas la destination qui a de l'importance, contrairement à ce que pensent les personnes qui n'ont que l'habitude de partir en vacances, là ils vont quelque part, ce qui a de l'importance c'est le voyage en soit. Partir, aller, découvrir, vivre simplement, en plein accord avec soi et les autres, ceux qui croisent notre route, ceux que l'on rencontre, et avec leur philosophie...
Je crois que c'est Lao Tzu qui avait raison, et comment pouvait-il avoir tord, en disant que le vrai voyageur n'a pas de plan déterminé ni aucune intention d'arriver. Je crois que le plus important est d'oublier tout ce qu'on a apprit, tout ce qu'on nous a inculqué, touts nos préjugés, pour nous laisser nous imprégner de ce que l'on découvre; et ce que l'on découvre n'est pas seulement ce que l'on voie et les gens que l'on rencontre, mais, surtout, ce que nous en faisons, comment nous l'interprétons, comment nous en profitons, au sens noble du terme. Je n'ai rien appris, pas plus que la plus part des autres habitant de notre planète, qui me prépare à ce que je peux recevoir. Peut être ne suis-je simplement pas assez civilisé pour ne pouvoir vivre qu'avec ce que nous offre nos sociétés. Peut être ai-je ce besoin irrésistible de chercher, je ne dis pas trouver, au fin fond de moi-même, de cette part de rêve qui est en chacun de nous, qui n'est pas que du rêve mais qui est, pour moi, la vraie raison de vivre.
Ne nous y trompons pas, un voyage, surtout un voyage long et sans trop d'idée de retour, est une quête. Certains parleront de spiritualité, si cela n'avait pas un tel sens péjoratif je pourrais probablement être d'accord, je crois simplement qu'il s'agit d'être d'accord avec soi-même. Je préfère employer les termes de syndrome d'Ulysse ou de syndrome du Juif Errant. L'instinct naturel d'exploration de l'homme, le besoin d'aller voir ce qu'il y a ailleurs. Ce besoin irrésistible de se dire que si il y a quelque chose d'autre quelque part, il faut y aller, pour le voir, pour en profiter, pour en faire son profit, pour en retirer tout ce que l'on sera capable d'intégrer, pour se modifier soi-même en fonction de ce qu'on aura reçu.
Et donner aussi. Donner ce qu'on a pu recevoir, ce qu'on a intégré au plus profond de soi, ce qu'on a mélangé avec les autres choses reçus, acquises ou innées, ce qui fait qu'on est maintenant soi et pas une chose sortie d'un moule quelconque.
Alors, ne me demandez pas pourquoi je pars, ne me demandez pas ce que je recherche, ne me demandez pas où je vais. Je pars parce qu'il me faut partir, parce que j'en ressens le besoin, l'appel, parce que je ne peux pas rester; je me cherche moi et je cherche les autres, je me cherche au milieu des autres; et je vais où je pourrais, peut-être, le trouver, me trouver.