Ne fait pas à autrui ce que tu n'eus pas aimé qu'on te fit.

Voilà quelques années que je n'avais embarqué en tant qu'équipier. Ma dernière expérience, au cours de mon tour du monde fut riche d'enseignements, que j'exploitais lorsque que propriétaire, j'embarquais à mon tour des équipiers.

Pendant que le voilier Camerone se reposait au ponton de son dernier voyage, je décidais donc durant quelques jours d'embarquer comme équipier à bord d'un voilier.

Depuis quatre ans une vingtaine d'équipiers se sont succédé à bord de Camerone pour des embarquements d'une durée de quelques semaines à plus de huit mois. Globalement je suis très satisfait de tous ces jeunes qui m'ont accompagné durant mes voyages. Bien entendu, lors de mes premières années comme skipper, certain de mes équipiers étaient plus expérimentés que moi, et j'appris beaucoup avec humilité à leur contact. Plus tard, je fus irrité par les critiques récurrentes de certains qui contestaient mes choix techniques, mais sans pour autant altérer l'ambiance du bord ou que l'équipier quitta le bateau.

Je répondis à une annonce parue sur le site STW, ce qui est synonyme de sérieux. Un Ovni recherchait un équipier pour une croisière d'une dizaine de jours aux îles Baléares au départ d'un port de méditerranée. Celle-ci précisait que le voilier était bien équipé et le skipper présentait tous les gages de compétences. Le départ était prévu pour le sept août. Mais le bateau était encore sur ber à cette date et ne fut remis à l'eau que l'après midi. Je me présentais donc au ponton le huit matin très enthousiaste à l'idée de me retrouver simple équipier et de pouvoir enfin découvrir un bateau de rêve : l'Ovni.
Je m'étais fixé des règles que j'entendais bien respecter. À savoir, ne pas me comporter vis-à-vis du skipper comme certains le furent à mon égard. Ne pas critiquer les choix du "Cap'tain" si je ne suis pas sollicité, tout juste émettre un avis avec aménité et politesse.
Bien entendu, certains des lecteurs vont trouver dans les propos ci après que je suis excessif et peut être trop rigoriste. Mais je ne peux changer ma personnalité et peut-être croyais-je trouver à bord de l'Ovni, ce que j'offre à mes équipiers lorsqu'ils montent sur Camerone.

S... , le propriétaire skipper, âgé d'une cinquantaine d'années m'accueillit sur le quai ou son voilier attendait que les derniers équipements fussent installés par les techniciens du chantier naval. Une des deux cabines qui m'étaient destinée n'était pas prête. Je laissais donc mon sac sur le quai. La seconde cabine était occupée par la femme du propriétaire, une jeune et sympathique ressortissante russe d'une trentaine d'années et son fils de dix ans.
Pendant que S.. s'activait dans les dernières vérifications du voilier, je fis la découverte de "mon voilier". Je fus un peu déçu préalablement. L'Ovni avait déjà plus de vingt-cinq ans. Malgré son aspect défraîchi, il dégageait cependant un sentiment rassurant.

Après qu'il m'eut interrogé sur l'opportunité du départ, et une étude complète des cartes météorologique, je suggérais à S... de mettre les voiles dès l'après-midi pour bénéficier de la "queue" de la tramontane. Mon skipper confirma ma proposition et décida de gagner l'île de Minorque en une seule traite avant la bascule des vents qui aurait lieu dans trente-six heures. Le voilier étant prêt, nous fîmes les derniers avitaillements. Mais bien vite je compris que sa jeune femme, sans aucune expérience nautique, était peu enthousiaste pour cette croisière. Et de tergiversation en atermoiement, notre départ fut repoussé au lendemain.

Nous franchîmes les balises d'entrée du port languedocien en fin de matinée. Le vent portant soufflait à quinze noeuds et la mer était agitée, mais navigable.
- On met  les voiles me demanda S... ?
Je lui répondis par l'affirmative alors que libérais les écoutes du génois.
- On hisse la trinquette ?
Je partis d'un grand éclat de rire à sa question, posée sous forme de boutade. Mais devant sa perplexité, je compris que sa question était sérieuse.
- Non, répondis-je, on va dérouler le génois. Nous sommes au portant à 150° du vent. Des conditions optimales.
- Ah bon. D'accord, on met le génois.
Ce dernier se bomba rapidement.
l’Ovni s’appuya sur ses bouchains puis accéléra doucement. De l’écume apparut à sa proue et notre petit voilier se mit à courir sur les flots à plus de huit nœuds.
Je n'avais jamais navigué sur un dériveur lesté et je fus enthousiasmé par sa vitesse mais aussi son équilibre dans cette mer formée. Les milles s'accumulaient. Après des dernières vérifications et affiché sur le pilote la route de fond, J'expliquais à S... que je n'avais pas l'intention de barrer jusqu'aux Baléares, car avec une éolienne, un panneau solaire, et un hydro générateur, il avait une production électrique suffisante pour utiliser le pilote automatique. Je gagnais enfin ma cabine pour ranger mon sac.
S..., à la table à, cartes plaçait des waypoints sur la carte numérique du PC, pendant que la station radio météo enregistrait les fichiers Gribs.
Pour atteindre Minorque distante de 150 milles, nous n'avions que vingt-quatre heures avant que les vents ne deviennent défavorables. Mais avec des vents établis de plus de quinze nœuds et notre vitesse actuelle, nous pourrions être sur la côte nord de l'île avant la bascule des vents.

Dans l'après-midi, alors que je prenais un peu de repos dans ma cabine, l'Ovni se mit à rouler sur ses bords, et j'eus l'impression au bruit sur la carène que notre vitesse avait décru. Je montais sur le pont. Je découvrais stupéfait le génois enroulé de près de trois quart. Je me tournais vers S... assis dans le cockpit, mais n'osais pas la moindre remarque. J'étais interdit, mais aussi inquiet lorsque j'avisais sur le cadran du spidomètre que notre vitesse était comprise entre deux et trois nœuds. Dépité, je m'en retournais silencieux dans ma cabine.
Nous passâmes ainsi la nuit sous toilé, alors qu'il me semblait entendre notre petit voilier gémir et crier:
- Donnez-moi mes voiles, je vous en prie, je veux danser avec les vagues et courir avec le vent.

Au matin, je n'osais demander au Cap'tain le nombre de milles que nous avions parcouru. Du reste, la chose lui semblait difficile à calculer, puisque lorsque les vents se mirent à fléchir, signe avant coureur d'une prochaine bascule, et que je lui posais la question, il lui fallut plus d'un quart d'heure derrière l'écran du PC pour me fournir la réponse.

À la fin de mon quart, les vents s'étant portés au sud est, je lui suggérais d'abattre d'une dizaine de degrés pour augmenter notre vitesse. Il acquiesça et dans un premier se trompa avec les commandes du pilote. Nous nous retrouvâmes la voile à contre. Le voilier sur son nouveau cap, je gagnais ma cabine.
Je ne pus trouver le sommeil que difficilement. Alors qu'enfin je m'assoupissais, je fus réveillé par le bruit assourdissant du démarrage du moteur. Je montais aux nouvelles sur le pont.
- Y a plus de vent, on va poursuivre au moteur, dit S..., avant que je ne pose la moindre question. Il avait anticipé celle-ci.
Je ne fis aucun commentaire, je m'assis dans le cockpit et consultais discrètement l'anémomètre interfacé avec le spidomètre. Le vent réel affiché était de quatorze nœuds. Dans la descente du roof, j'interrogeais du regard l'écran du pilote automatique. Nous avions repris notre cap initial. Désappointé,anéanti, je regagnais ma couchette.
Je repris mon quart au levé du jour. Les vents s'étaient renforcés. Mais ils venaient du sud. Exactement de notre cap. Nous étions toujours au moteur et notre vitesse de moins de deux nœuds.
Je ne savais plus que faire. Alors qu'il aurait suffit de sortir toute la voilure et d'abattre de trente degrés pour filer à plus de huit noeuds. Je pensais à cet instant à mes anciens équipiers à bord de Camerone. Qu'aurait été la réaction de Jon, de Tito, de Gauthier , de Léo, d'Arno, mais aussi tous les autres face à cette situation. J'arrive à sourire en repensant à ce que me dit un jour Jon, alors que je venais de mettre le moteur en appui des voiles pour réduire l'effet dévastateur d'une houle traversière.
- Marcus, tu vas pas nous mettre longtemps ton moteur. Souviens-toi de ce qui est arrivé au Capitaine du Bounty dit-il avec un sourire espiègle. T'as qu'à abattre un peu plus. Nous, on est là pour faire de la voile pas du moteur.

Trente six heures de moteur. Désolant, désespérant, abrutissant, décourageant, éreintant, confondant, consternant, saoulant, navrant, atterrant, décevant, mortifiant, désappointant, regrettable, lamentable,  Quarante heures pour faire cent milles. C'est plus de moteur que pour la traversée ouest-est de l'Atlantique. C'est plus que lors de mon dernier voyage de quatre mois en méditerranée.

Nous avons lâché notre ancre dans la baie surencombrée de Fornells. Un rapide avitaillement, puis la décision est prise après avoir visualisé la carte météorologique de rejoindre durant la nuit la baie de Pollenca au nord est de l'île de Majorque à moins de cinquante milles pour trouver des conditions de séjour plus acceptable que celles où nous sommes présentement.

Nous remontons notre ancre à dix-neuf heures.
Les conditions de navigations peuvent être qualifiées d'idéales. Un vent du sud de dix huit à  à vingt nœuds sans rafales. Une mer calme.
Je prenais le premier quart à vingt et une heure. Nous étions entre le travers et le bon plein. Les penons du génois étaient à l'horizontal. Notre grande voile arrisée à son premier ris. Notre vitesse de plus de sept nœuds. La lune s'inscrivait dans son premier quartier comme je l'avais expliqué au jeune moussaillon, passionné par les constellations. Malgré ses dix ans, il me surprenait par sa maturité, son intelligence et sa capacité d'assimilation. Quelques minutes lui avaient suffi pour prendre en main la barre du voilier qui lui passait au-dessus de la tête.

A minuit, je passais les consignes de quart à S...
- Nous sommes sous bâbord amure, notre vitesse est de sept nœuds, à moins de trente milles des côtes de Majorque. Notre cap est au 152. Il faut tenir compte du courant portant au nord et de la dérive dans le canal de Mallorca.
D'autre part, les vents vont se renforcer dans le canal et s'orienter vers l'ouest au fur et à mesure que nous nous rapprocherons des côtes.
- D'accord, on va prend un deuxième ris indiqua S...
- Je crois que l'on peut attendre que l'anémomètre indique des vents établis à plus de vingt nœuds répondis-je.
- Non, non, répondit le Cap'tain, nerveux, on le prend de suite.
- D'accord c'est toi qui décides.
Et sans plus, je rejoignais ma couchette après avoir réduit la grande voile qui ne comportait que deux ris.

Depuis le matin, le frigo ne fonctionnait plus. Les vivres frais étaient altérées.
Troisième nuit sans pratiquement dormir. Et le sommeil qui ne venait toujours pas. La chaleur était prégnante. Je ne pouvais ouvrir mon hublot. Quelques vagues venaient de temps en temps se jeter sur le pont. Mais on avançait bien. J'envisageais notre entrée dans la baie de Pollenca avant le lever du soleil.

Je m'efforçais de maîtriser ma respiration et de décontracter mes muscles pour favoriser mon endormissement. Je n'allais quand même pas compter des moutons, ou plutôt des dauphins !
Puis le voilier se mit à se balancer d'un bord sur l'autre. Des bruits de chutes et de choc dans le carré se firent entendre. Je m'extirpais avec difficulté de ma cabine et montais sur le pont.
- Qu'est ce qui se passe ?
- J'ai réduit à cause des vents répondit S... assuré.
Il ne me fut pas nécessaire de consulter l'anémomètre pour m'assurer que les vents étaient toujours constants depuis notre départ.
Presque avec effroi, je constatais que le génois avait disparu au profit d'une petite trinquette auto vireuse plus adaptée pour un près serré sous plus de trente noeuds qu'avec nos conditions actuelles.
- Oui je sais, dis S... presque gêné devant mon air abattu, mais je suis plus rassuré ainsi.
L'aiguille du compteur du spidomètre tomba sous les deux noeuds. Je restais dubitatif, sans réponse.
Je retournais m'allonger sur ma couchette humide tout en sachant que je ne trouverais pas le sommeil pour cette nuit encore.
Je fus presque satisfait de reprendre mon quart à trois heures du matin.
S.. m'indiqua comme consignes le passage d'un cargo, puis rejoignit la couchette du carré.

Durant ces trois dernières heures, nous avions parcouru un peu plus de cinq milles. Mais ce qui me sidéra le plus, c'est que le phare de Polenca que nous devions avoir en visualisation sur notre tribord était en fait sur bâbord. Je constatais sans plus de surprise que S... avait remis le cap de surface, ce qui signifiait qu'avec notre vitesse actuelle notre dérive était proche de notre vitesse de déplacement.
Affligé, consterné, ballotté, agité, secoué, je subissais comme le reste de l'équipage les mouvements erratiques du voilier livré tel un bouchon sur l'eau.
Au levé du jour, comme prévu, les vents incurvèrent à l'ouest. Notre vitesse tomba à moins d'un nœuds. J'étais attristé. Je n'osais même plus m'enquérir de l'état de nos passagers dans la cabine avant.
Par habitude, je soulevais le hublot de ma cabine donnant dans le cockpit. S.. s'était assoupi. Je montais sur le pont en faisant suffisamment de bruit pour le réveiller. J'en étais gêné.

Vers sept heures, notre skipper ne sut estimer notre déplacement par rapport à un chalutier en action de pêche, et après qu'il fit une fausse manœuvre manqua de très peu la collision. J'étais consterné.
Bientôt nous eûmes le vent "dans le nez". Je découvris alors des bords effectués au moteur. J'étais atterré, abattu.
Nous atteignîmes notre zone de mouillage en fin de matinée.
Il faisait très chaud. S... se mit à l'eau.

Fin de la séquence navigation.

Lors du passage de quart durant la nuit, j'avais exprimé mon mécontentement à S... sur la façon dont ce déroulait cette croisière. Celui-ci m'expliqua qu'il avait des craintes et qu'une faible vitesse l'apaisait. Je ne savais que répondre. Pouvais-je lui expliquer que la sécurité et le confort résidaient principalement dans un bateau bien équilibré sous voiles, et que la vitesse y était indissociable ?
Je lui indiquais que je ne me voyais pas poursuivre un voyage dans de telles conditions. Et qu'il devait penser à sa femme qui souffrait et à son fils qui voulait profiter un peu des joies du bain de mer.
Il ne fit aucun commentaire. Il ne m'adressa  plus la parole que pour m'appeler à l'aide .
J'étais pourtant consterné d'en arrivé là. Jamais un de mes équipiers n'avait ainsi quitté le voilier au cours d'un voyage. Quelques mots de sa part pour me rassurer sur la suite de la croisière auraient suffi pour que je ne l'abandonne pas ainsi.
Sa femme et le jeune moussaillon épuisés quittèrent aussi le navire pour rejoindre Barcelone par avion.

Que dire en conclusion ?

Je m'interroge encore :
- N'ai-je pas été incorrect d'abandonner ainsi "mon skipper" ?
- Mon attitude a t-elle été la bonne ?
- Y avait-il une autre possibilité ?

J'eus un pincement au cœur en entendant les cris du petit moussaillon s'adressant à son père au moment où il quittait le bateau :

- Papa, papa, que vas tu faire tout seul sur le bateau ?
 

  Marcus
  août  2008