Nuku hiva le 30 juin 2003


Bonjour des îles Marquises en Polynésie.


Depuis quelques semaines les nuages semblent ne plus vouloir se déverser sur les Marquises. Alors les paysages montagneux qui bordent le petit port de Taiohae dans l’île de Nuku hiva ont pris une teinte brunâtre et la terre desséchée glisse sous les pas en fine poussière. Même la cascade de Vaiputatea, une des plus haute du monde ne délivre plus qu’un mince filet d’eau en son sommet. Et les chevrettes, cette espèce de grosse crevette ont déserté la rivière asséchée.

Une brise constante fait gîter la dizaine de voiliers à l’anse dans la baie.
Seul notre gros catamaran semble immobile et indifférent à la houle.

Il est huit du matin, le soleil darde déjà ses rayons brûlants. Je termine mon petit déjeuner attablé à la terrasse de la pension Mave mai en compagnie d’un couple de touristes, enseignants métropolitains à Papeete et d’un cinéaste de paysages sous marin en attente d’une mer plus limpide et transparente.

Voilà quelques temps que je suis arrivé aux Marquises, ces îles du bout du monde, loin du fracas des chars américains et de la chute des cours de la bourse. Mais il m’est toujours difficile malgré le ciel bleu, l’immensité maritime qui m’entoure, les nombreux et célèbres petits chevaux que l’on croise trottinant solitaires ou en bande de trois ou quatre mais le plus souvent à la longe devant chaque habitation du village, la nature omniprésente avec sa foison de cocos, de goyaves et de papayes succulentes, de me sentir satisfait. Une sorte de malaise m’étreint. J’ai rencontré et parlé avec beaucoup de Marquisiens ainsi qu’avec des métropolitains (Pop’aa) installés dans l’île depuis de longues années et souvent revient dans leurs propos les mêmes réflexions que je me fais, le même désappointement et les mêmes questions.

Qu’avons-nous fait, nous les français en une décennies de ces îles ?

Nous y avons introduit les progrès les plus pervers de la société de consommation.

Après avoir parcouru l'île, je suis surpris de ne voir que très peu de terres cultivées, alors que la terre est riche comme le démontre la  seule ferme que j'ai visitée.
Il est significatif de voir que l'approvisionnement des familles vient pour l'essentiel du passage des deux paquebots tous les quinze jours. Durant quelques jours après le ravitaillement des deux magasins de la ville on trouve quelques légumes frais, puis ensuite l'alimentation est constituée pour l'essentiel de conserve et de poissons.

Dans la petite ville de Taiohae, la capitale de l’île on dénombre un véhicule 4x4 par famille et même souvent deux alors que ces 350 habitants ne disposent que d’une dizaine de kilomètres goudronnés pour utiliser leur rutilante automobile achetée à crédit sans intérêt sur sept ans.

Depuis quelques mois l’on voit aussi de nombreux villageois arborer à la ceinture un scintillant téléphone portable, dont la réception ne se fait que sur la dizaine de kilomètres carré de la ville.

Quant à la télévision, elle est aussi omniprésente dans tous les foyers. Diffusée par des immenses antennes paraboliques plantées devant l’entrée des maisons et distillant toute la journée des publicités infantiles entrecoupées par des séries américaines que les enfants allongés sur le sol ingurgitent suavement dès la fins des classes à 13 heures en buvant du coca.

Mais de quel revenu disposent les marquisiens pour acquérir des véhicules dont le prix dépasse souvent les 20.000€ ?

Celui que leur accorde le gouvernement territorial avec leur statut de fonctionnaire. Car, tu l’auras compris, 90% des habitants sont employés par l’état. Généralement dans les services communaux. (Entretien des pistes et des chemins, plantation, etc..). Bien qu'il subsiste encore quelques familles qui exploitent le copra souvent sur des terrains qui appartiennent à l’église. Mais il convient de te préciser que le copra est subventionné à ... 200%. Et puis il reste les différents petits commerces tenus par les chinois et quelques pop’aa qui survivent en vendant des souvenirs Polynésien qu’ils font venir de Papeete et qu’ils revendent aux touristes durant l’escale du bateau Aranui tous les quinze jours.

Tu me rétorqueras : que tout le monde a le droit au progrès et qu’il est par conséquent normal que les bienfaits de la société de consommation parviennent même dans les îles les plus reculées de la Polynésie française.

Et te dire encore que j'observe avec tristesses tout ces jeunes désœuvrés qui engloutissent des litres de bières sur les plages avec l'argent récoltés avec quelques colliers proposés auprès des touristes du paquebot Aranui en transit quelques heures dans l'ile.

Même les deux gendarmes s'inquiètent de la montée rapide des incivilités induites par les séries américaines que les jeunes veulent reproduire dans la rue et que les efforts des anciens ne semblent plus contenir.

Je voudrais mettre en garde nos amis marquisiens sur les travers de cette frénésie de consommation que nous avons connue en France dans la décennie 70.

Déjà l’on voit apparaître le long des chemins et devant les habitations de nombreux déchets non dégradables et qui dans quelques années poseront les mêmes problèmes de leur élimination que nous avons connus en France. Et je vois mal une usine d’incinération se construire sur l’île.

Comment en est-on arrivé là. Comment ces îles qui ont enchanté Jacques BREL et inspiré GAUGUIN ont-elles pu être à ce point dénaturées et ses habitants transformés en assistés.

Ne soyons pas toutefois trop pessimiste. Un grand nombre de Marquisiens perçoit le danger qui envahit leurs îles et une réelle prise en compte est en train de s'opérer.

Aller, je te laisse pour le  moment. L'alizé revient et de nouvelles îles m'attendent.

A bientôt pour d'autres "coup de gueule"

Marcus